vendredi 22 mars 2013

Rimes masculines, féminines, et la façon de les assembler


Les rimes sont masculines (M) ou féminines (F).

La période classique a connu le principe de la rime alternée, à savoir qu’à une rime masculine succédait une féminine, ou inversement.

Un autre code a consisté à former des quatrains ou des strophes plus longues formées de groupe de quatre vers avec deux rimes masculines et deux rimes féminines.



Rime masculine (terminaison en une syllabe tonique ou sonore) : 

Une rime masculine peut être formée avec un mot du genre féminin (par exemple danser une java donne bien une rime masculine avec le a, alors qu'un abîme donne une rime féminine).

Par exemple, opéra, corail, natal, maternel. Le dernier mot du vers se termine par une syllabe sonore. Si le vers se termine par ardent, la rime est masculine, car on prononce le an.




Rime féminine : 'terminaison en une syllabe muette ou atone) : 


Par exemple, table, plage, pâles, danse.   
Le dernier mot du vers est composé d’une voyelle sonore suivie d'un e muet ; on trouve également le pluriel vides et la troisième personne du pluriel vident.



Rimes continues (AAAA) :



Roland frappe sur une pierre bise
Il en abat plus que je ne sais vous dire
L'épée grince, elle n'éclate ni ne brise
Vers le ciel en haut, elle rebondit.
Chanson de Roland



Rimes plates ou suivies : elles se succèdent deux par deux (M M F F)


S'étant aimé, on peut Amour laisser,
N'est-il raison, ne l'étant, se lasser ?
N'est-il raison te prier de permettre,
Amour, que puisse à mes tourments fin mettre ?


Louise Labé



Rimes croisées : (F M F M ou bien M F M F)



Quand le front de l'enfant, plein de rouges tourmentes,
Implore l'essaim blanc des rêves indistincts,
Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes
Avec de frêles doigts aux ongles argentins.
Rimbaud, Les chercheuses de poux



Rimes embrassées : (F M M F ou bien M F F M)



Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Rimbaud, Ma bohème



Rimes mêlées, dont la succession est libre (et vers libres, de différentes longueurs ou mètres) :

Les rimes ainsi utilisées seront successivement plates, croisées, embrassées, ou redoublées ; souvent, dans ce cas de figure, on utilise le vers libre dont la souplesse aide à souligner les idées, en modifiant le rythme.
Un excellent exemple se trouve dans Les fables de Jean de La Fontaine. La poésie moderne se lance dans des mélanges encore plus complexes.



Rimes imparfaites :



Retour du même son final, sans tenir compte de la consonne qui précède ou qui suit.

L’océan était comme des bouquets en tulle
et le soir triste comme l’été et une flûte.
On fumait des cigares noirs et leurs points rouges
s’allumaient comme ces oiseaux aux nids de mousse
Francis Jammes, Quand verrai-je les îles…

Rimes riches, suffisantes et pauvres


Rime : Homophonie entre deux ou plusieurs mots, à la fin des vers.



Fonction de la rime : 

La fonction est de marquer la fin du vers, de souligner le rythme, et d’apposer ou opposer des mots. 

En plus de sa fonction, la richesse joue un rôle important. Celle-ci est déterminée par le nombre de phonèmes associés par la rime. 

Nous allons voir la rime pauvre (feu, jeu), la rime suffisante (trou, frou), la rime riche (au moins trois éléments identiques, comme course et ourse [ou-r-se]).



L'un, forcenant de voir la paix en terre,

Par tous moyens tâche y mettre la guerre ;


Louise Labé, Quand vous lirez, ô Dames lyonnoises


Rimes riches (ou rime léonine) : 2 syllabes finales au moins ont la même sonorité.



L'autre sa foi parjure il emploiera
A décevoir quelqu'un qui le croira ;

Louise Labé, idem

Diverses formes de rimes riches dont :



Glorieuse Vierge et pucelle,
Qui es de Dieu mère et ancelle*,
Pardonne-moi tous mes péchiez
Desquels je suis si entechiez*.

NB : *Ancelle = servante et *Entechiez = pourvu


Un temps, la forme a fini par l’emporter sur le fond, mais la mode en est heureusement passée. Du moins d’un point de vue systématique.


Rimes sufisantes : 1 syllabe finale avec la même sonorité.


L'un n'est content de sa sorte de vie,
Et toujours porte à ses voisins envie ;
Louise Labé, idem




Rimes pauvres : sonorité finale ou voyelle semblable.


Mais si tu veux que j'aime jusqu'au bout,
Fais que celui que j'estime mon tout,
Louise Labbé, idem

Rimes défectueuses :  


  • Un mot simple avec son composé (joué et enjoué)

  • Deux mots composés à partir d’un même mot (enjoué et déjoué)

  • Deux mots de sens voisins (heureux et joyeux)

  • Deux mots de sens contraires (bonheur et malheur)

  • Deux mots dont la terminaison s’écrit de façon identique, mais dont la prononciation diffère (ville et bille)

    Si nous avons à faire à des vers ne présentant ni rimes, ni assonances, on parle de vers blancs.

jeudi 21 mars 2013

Types de poèmes ou de strophes : nombre de vers (2)


Huitain : poème ou strophe de 8 vers.
Le plus souvent composé de trois rimes différentes, dont deux sont triplées. Mais, comme ici, on peut coupler deux quatrains en miroir, avec une rime en vers 2 et 4 et en vers 1 et 3 pour le quatrain suivant.


Dites-moi où, en quel pays

Est Flora la belle Romaine,

Archipiades et Thaïs
Qui fut sa cousine germaine ;
Echo, parlant quand bruit on mène
Dessus rivière ou sur étang,
Qui beauté eut trop plus qu'humaine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?
François Villon, Ballade des dames du temps jadis




Neuvain : poème ou strophe de 9 vers.
(a-b-a-b-b-c-b-b-c). Mais, au XIXème siècle, la forme est moins rigide (ci-dessous a-a-b-c-c-b-d-d-b).
Moi seul je suis triste ;
Qui sait si j’existe,
Dans mon palais noir ?
Sous la cheminée,
Ma vie enchaînée,
Coule sans espoir.
Je ne puis, malade,
Chanter ma ballade
Aux hôtes du soir.
Théophile Gautier, Chant du grillon II


Dizain (de dixain) : poème ou strophe de 10 vers.
(a-b-a-b-b-c-c-d-c-d, comme si nous avions deux quintils). Mais, on peut trouver d’autres formes, comme ici :
Ainsi allait Léone ainsi Léone allait
Sous un ciel d’encre bleue éclaboussé de lait.
Les amants allaités par ce ciel des mansardes
Déjouaient de la nuit les portes et les gardes
Ils se nouaient ensemble au sommet des maisons.
Leurs pollens écrasés salissent les saisons.
Partout trépigne en haut de l’énigme des villes
Le galop furieux des couples immobiles.
Mais Léone attentive aux rythmes inhumains
Ignore cet amour armé de quatre mains.
Jean Cocteau, Léone 11


Onzain : poème ou strophe de 11 vers.
Souvent : a-a-b / a-a-b / a-a-b / b-a ou encore : a-b-a-b / c-c / d-d-e-d-e. Etc. Avec le vers libre et la disparition des rimes, la forme disparait et seul reste le nombre de vers.
Immense et rouge
Au-dessus du Grand Palais
Le soleil d’hiver apparaît
Et disparaît
Comme lui mon cœur va disparaître
Et tout mon sang va s’en aller
S’en aller à ta recherche
Mon amour
Ma beauté
Et te trouver
Là où tu es.
Jacques Prévert, Immense et rouge



Immense et rouge
© Mapomme


Douzain : poème ou strophe de 12 vers.
(A-b-A-b-c-c c-d-E-E-E-d ou encore A-B-B-A-A-B-c-D-D-c-c-D,  ou bien a-a-B-c-c-B-d-d-E-f-f-E etc.), avec alternance possible de vers de longueurs différentes (le plus souvent deux : 12-6, 12-8, 10-8, 10-6, 8-6, 8-5, etc.)
Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Charles Baudelaire, L’invitation au voyage



Treizain : poème ou strophe de 13 vers.
Le nombre de formules possibles est quasi infini, mais ma préférence va à la forme donnée par Clément Marot ( a-a-b-a-a-b-b-c-c-d-c-c-d, avec le 7ème vers qui marque une ponctuation afin de se placer au centre).
Par l'ample mer, loin des ports et arènes
S'en vont nageant les lascives sirènes
En déployant leurs chevelures blondes,
Et de leurs voix plaisantes et sereines,
Les plus hauts mâts et plus basses carènes
Font arrêter aux plus mobiles ondes,
Et souvent perdre en tempêtes profondes ;
Ainsi la vie, à nous si délectable,
Comme sirène affectée et muable,
En ses douceurs nous enveloppe et plonge,
Tant que la Mort rompe aviron et câble,
Et puis de nous ne reste qu'une fable,
Un moins que vent, ombre, fumée et songe.
Mellin de Saint-Gelais, Treizain

Types de poèmes ou de strophes : nombre de vers (1)


Les poèmes ont de nombreuses formes. Après le nombre de syllabes qui composent chaque vers, le nombre de vers qui forment le poème est une des caractéristiques notables. Chaque époque a eu sa “mode”. Et parfois, un auteur plus récent peut reprendre un type de poème afin de faire un clin d’œil au passé.


Il est des noms même pour les groupes de vers formant une strophe.



Distique : groupe de 2 vers.
Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie
Apollinaire, La Loreley
Tercet (vient de tiercet) : groupe de 3 vers.
Est-elle brune, blonde ou rousse ? - Je l'ignore.
Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.
Paul Verlaine, Mon rêve familier



Quatrain : Poème ou strophe de 4 vers.
Dans Venise la rouge,
Pas un bateau qui bouge,
Pas un pêcheur dans l'eau,
Pas un falot.
Alfred de Musset, Venise






Quintil (ou cinquain) : poème ou strophe de 5 vers.
Le vin sait revêtir le plus sordide bouge
D’un luxe miraculeux,
Et fait surgir plus d’un portique fabuleux
Dans l’or de sa vapeur rouge,
Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.
Charles Baudelaire, Le poison
Parfois le quintil est un quatrain déguisé (quatrain + kyrielle) où le premier vers est répété au cinquième, de façon à accentuer le côté incantatoire.
Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane,
Noierons-nous ce vieil ennemi,
Destructeur et gourmand comme la courtisane,
Patient comme la fourmi ?
Dans quel philtre ? — dans quel vin ? — dans quelle tisane ?
Charles Baudelaire, L’irréparable



Philtre et cornue © Mapomme
Sizain : poème ou strophe de 6 vers. 
(a-a-b-c-c-b souvent avec une strophe couée* (voir lexique) ou alors a-a-b-c-b-c, [ou chez Du Bellay : a-b-a-b-c-c]. D’autres utilisent a-b-b-a-c-c. Parfois a-b-a-b-a-b, ou tout autre forme, tant les combinaisons sont multiples). Le sizain ci-dessous est du premier type :
J'ai vécu sans nul pensement,
Me laissant aller doucement
A la bonne loi naturelle ;
Et si je m'étonne fort pourquoi
La mort daigna songer à moi,
Qui n'ai daigné penser à elle.
Mathurin Régnier, Epitaphe de Régnier



Septain : poème ou strophe de 7 vers. 
(a-b-a-b-c-c-b, plus rarement a-b-b-a-c-a-c). Ou encore ici : a-a-b-c-c-c-b.
Comme il fait noir dans la vallée !
J'ai cru qu'une forme voilée
Flottait là-bas sur la forêt.
Elle sortait de la prairie ;
Son pied rasait l'herbe fleurie ;
C'est une étrange rêverie ;
Elle s'efface et disparaît.
Alfred de Musset, La nuit de mai